On avait quitté Françoise Huguier sur les rives de son enfance cambodgienne (J'avais huit ans, Actes Sud, 2005), on la retrouve, au cœur de Saint-Pétersbourg, locataire d'une chambre dans un Kommounalka — littéralement appartement communautaire —, habitat et mode de vie typiques d'une certaine Russie, encore persistants sous l'ère de Vladimir Poutine.
Dans son insatiable besoin de comprendre les gens et les choses, la photographe, passionnée par lhistoire de la Russie et le mythe de l'âme slave, a installé appareils et caméras dans les couloirs, les cuisines et les chambres de ces grands immeubles fatigués où cohabitent hommes et femmes, jeunes et anciens, couples et célibataires. Ni squats, ni kolkhozes, ni HLM, les Kommounalki et le mode de vie collective qu'ils génèrent préexistent à la Révolution de 1917 et prospèrent durablement sous le communisme soviétique. Ces grands appartements communautaires, créés sous l'empire de la nécessité et occupés par les populations issues de l'exode rural et des mutations industrielles, sont régis par des règlements intérieurs parfaitement codifiés dont la stricte observance donne lieu à d'interminables débats.
Déambulant dans les couloirs de ces espaces collectifs et singuliers où le silence semble un luxe inouï, poussant la porte d'untel ou d'une telle pour engager la conversation, Françoise Huguier nous guide et nous plonge dans les méandres d'une intimité collective où coexistent des vies et des destins dont chaque visage, chaque décor, nous deviennent familiers. On songe à Georges Pérec et à sa Vie, mode d'emploi dans cette manière si délicate et créative d'habiter la maison des autres.
Dans un patchwork d'existences liées, Tatiana, Rostilov, Sveta, nous regardent en nous laissant deviner des fragments de la texture de leurs jours ; quant à la fascinante Natacha, farouche sorcière supposée de l'appartement, Françoise Huguier nous livre les multiples facettes de son envoûtante beauté. Poursuivant le fil de cette «visite» insolite, on ne s'étonne pas de découvrir, au détour d'une salle de bains commune, de superbes nus saisis dans la simplicité de la vie quotidienne, comme si la présence complice de la photographe avait, par enchantement, transformé les habitantes en modèles et l'appartement communautaireen Académie des beaux-arts.
Photographies- Zarma l'agence
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