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A l’origine, on pourrait y trouver l’exaltation de la beauté, d’une certaine beauté.
Lui reprocherait-on alors d’avoir pris pour maîtres la sculpture antique grecque, Michel-Ange ou Rodin, par ses hommages brillants aux anatomies parfaites ? Se pourrait-il qu’on lui refuse de célébrer , à sa façon, le départ de Béjart qui, comme lui, emperlait de sueur le corps de ses danseurs ? Nous redit-il seulement ce que font les Nuba de Kau, lorsqu’ils enduisent de craie, d’ocres rouges et jaunes, leurs membres déjà splendides pour les conduire à l’apparat des fêtes séductrices ? Il n’y aurait alors que facilité à aimer ces clichés qui s’accrochent aux cimaises de la Galerie Célal ?
Ce serait sans prendre en compte les différents symboles dont Stéphane Tourné parsème l’épiderme de ses modèles.
Ils sont six, ces éléments qui courent sur les corps de l’Afrique.
Six, qui coulent, dégoulinent, se répandent, s’aspergent, s’égrainent, se collent, s’entortillent, s’enchevêtrent, se musellent, se déchirent jusqu’à s’écarteler.
Six qui, de ce continent aux multiples facettes, racontent les cultures, traditions, croyances ancestrales, mais aussi les actuelles nécessités vitales, luttes de tous les David des champs et des rues contre les imposants Goliath.
Ce lait que l’on répand encore dans le mystérieux N’Deup des Lébous de Yoff (*), ou que l’on sacrifie aux rives océanes de Ouakam,(*) cette offrande pure, ce mets divin, première nourriture que l’on offre à l’enfant, parce que sa « chute » dans un corps terrestre commence dans les hautes sphères de la Galaxie, est-ce ce même lait qui irradie le corps de la jeune Poular ?
Et l’huile ? Un simple ornement pour faire briller la peau, qui, alors, incendie l’objectif ? Certes, mais aussi ces mains de mères pétrissant encore et encore les membres nouveaux-nés de la divine huile de karité dont on désespère de pouvoir faire le commerce à l’endroit ou l’histoire d’un bassin dit « arachidien », dans la région de Kaolack (*), dont des décennies de colonisation ont tant et tant appauvri le sol que plus rien n’y fleurit.
Rien ne résiste aux déchiffrements terribles que ne peuvent masquer les sourires radieux.
La farine sauverait-elle l’entreprise esthétique ? Rien n’est moins sûr, tant les grains de la divine Cérès font aujourd’hui l’objet de sataniques enjeux. Et pour la farine, qui se répand sur le visage réjoui, le glas que manœuvre Monsanto n’est pas loin de sonner.
Il en est de même pour le coton dont, traditionnellement, à Joal (*), en signe de protection, la mariée à genoux, à l’entrée de sa future demeure conjugale, est recouverte, si tant est que les paysans burkinabés, étranglés par les courroies de la mondialisation, puissent continuer à le cultiver.
Il ne reste que le riz pour sauver de la fin. Certes il est joli, ce grain qui ourlent les orbites ou les lèvres charnues. Symbole de bonheur, il l’est aussi de vie, de plats si souvent partagés que tout un continent savoure, à l’instar d’autres peuples qui, tout autant que lui, résistent.
Pas étonnant alors que l’on débouche sur ces hurlements qui tentent désespérément de desserrer l’étau de la pétrochimie !
Jaillir du linceul de ces milliers de fibres plastiques qui font agoniser savanes et océans, c’est bien là l’enjeu d’une exposition de photographies dont la magnificence et la perfection technique ne font que révéler les souffrances incluses.
Pour le travail de Stéphane Tourné.
Sylvette Maurin. Critique en Arts Visuels.
(*) villes du Sénégal. |